

Je suis sur le point de vous présenter la carte des États-Unis qui changera votre vie.
“La meilleure carte que vous n’aurez jamais vue. Imus capture l’essence géographique des États-Unis d’Amérique »
« The longer you look at Imus’ map, the more deeply you feel the complexity and the artistry. It is delightful to look at. Edifying to study”
“Comme un manuscrit magnifiquement illustré, cette carte stimule les deux côtés du cerveau humain”
L’attente a assez duré :
Tadam!

Source : Imus Geographics
12,95 USD pour la version papier pliée, mais actuellement en rupture de stock à cause de sa popularité.
Étonnant, certes, pour une carte conçue par un seul homme dans son sous-sol. Le maniaque en question y a travaillé 7 jours semaine pendant 2 ans, pas moins de 6000 heures.
Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi cette carte en apparence tout à fait standard est présentée comme le Saint Graal de la géographie. Qu’est-ce qui peut bien faire de cette carte un chef-d’œuvre qui émoustille tant la communauté cartographique ?
La seule façon de trouver réponse à ce mystère est de lever le voile sur l’univers étrange et mystérieux des carto-maniaques ou « map geeks ». Pour avoir fréquenté quelques géographes avec de telles tendances pendant mes études, je crois pouvoir déchiffrer une partie de leurs coutumes et dialectes.
Le carto-maniaque est un peu dans la même famille que les geeks d’informatique, les LAN Party en moins. Je suspecte même que des membres des deux groupes aient déjà couché ensemble, ce qui a donné naissance au GIS geeks ou bollés de Systèmes d’Information Géographique (Club officiel et Hymne national). Le carto-maniaque a même ses propres blagues, un peu à la manière des blagues poches de langage binaire ou de Mac vs Windows. Dans le jargon, on les appelle des géo-blagues et en voici deux :
-Pourquoi la carte n’a aucun méridien ? C’est une carte d’un univers parallèle.
-Comment peut-on savoir qu’une carte a été faite par un troll ? Elle utilise une projection gnomonique.
Voyez le genre…
Le carto-maniaque ne pourra pas regarder une carte pendant plus de 15 secondes sans vomir si elle ne respecte pas le Code suprême dont voici quelques principes et péchés capitaux :
Les couleurs : Color Brewer est le grand Imam des couleurs pour le carto-maniaque. C’est dans ce temple que le carto-maniaque choisit des couleurs harmonieuses pour sa carte. Celui qui utilisera des tons trop semblables ou inappropriés se verra retirer sa carte de membre.
La rose des vents, la légende et l’échelle sont les autres éléments incontournables dont le carto-maniaque devra valider la présence et la légitimité avant de daigner regarder le reste de la carte. La simple présence de ces éléments le contentera, même si la rose des vents n’est qu’une flèche avec un N majuscule fait dans Word. Mais évidemment, un style recherché pour ces éléments ne pourra que séduire et émouvoir le carto-maniaque.
Vous êtes maintenant en mesure de comprendre que seul un carto-maniaque peut justifier la supériorité de la carte présentée ici. Parmi les qualités indéniables de cette carte, il soulignera tout d’abord que chaque étiquette (nom de ville, de rivière ou autre) est soigneusement placée à la main de manière optimale, avec la police de caractère idéale, l’épaisseur de lettrage idéal…
Il faut savoir que les grands producteurs de carte utilisent plutôt un logiciel qui les place à l’aide d’un algorithme, le plus souvent en haut à droite du point indiquant leur localisation, puis font corriger les éventuels chevauchements par des sous-traitants sous-payés. Un travail bâclé quoi.
C’est également sans aucun doute un haut placé, voire le leader spirituel des carto-maniaques, qui a rédigé un document PDF de 43 Mo chantant les louanges des moindres détails de cette œuvre d’exception.
Mais au-delà de tout ce pétage de bretelles, si je vous montre ces deux extraits de la région de Chicago, arrivez-vous vraiment à couronner un gagnant ?

Source : Imus Geographics et National Geographic
Les plus cultivés d’entre vous (lire ici carto-maniaques) auront choisi celle de gauche sans hésiter. Je vous assure que ça ne m’inclut pas…
Nos distingués amis soutiendront aussi que cette bonne vieille carte en papier, qu’on peut toucher, retourner, barbouiller, et ESSAYER de replier est un remède miracle. Un remède de cheval capable de s’attaquer à l’ignorance géographique des 18-24 ans, dont la moitié n’arrive pas à localiser la ville de New York sur une carte des États-Unis.
À la limite, je leur concède que la fameuse carte papier de Imus Geographic, à l’ère des cartes digitales, peut être une forme émouvante d’artisanat en voie de disparition. Un art qui rappelle avec nostalgie aux vieux cartographes l’ère des cartes soviétiques qui utilisaient des couleurs différentes pour l’eau douce et l’eau salée.
Mais de là à mettre au rancart la carte oh combien simple, interactive, gratuite et disponible partout et en tout temps qu’est Google Maps. Ah ça jamais ! Pas touche à ma technologie bande de freaks !

